Merde ! Quelle journée de merde ! J'ouvre la porte d'entrée sans la moindre délicatesse, ne prêtant aucune attention aux vitres -sûrement fragilisées depuis. Comment ais-je pu en arriver là ? Mais d'abord, quel est le crétin qui m'a démasqué ? Les raisons de ma colère : un petit merdeux -oui je ne vois pas d'autres termes envisageable- aurait découvert et proclamé mon homosexualité à ses "amis" qui, dès la rentrée prochaine, en profiteront pour me pourrir le plus possible l'existence. Effectivement, à part Jon & ma mère, personne n'était au courant... sauf Ryan. Etrangement, ne pas avoir sa présence aura rendu ma journée encore plus "fade"... Et le temps chaotique n'arrange rien. Malgré les quelques boutades du début, il s'est avéré être très apaisant et rassurant de pouvoir parler librement avec lui. Ses prouesses musicales ne cessent de m'époustoufler même s'il reste très modeste sur ce point.
Je ne l'avais pas vu aujourd'hui puisqu'il devait se rendre dans sa future demeure, et je réalise seulement à cet instant que j'ignore pourquoi... Pourquoi y retourner une deuxième fois en deux jours ? De plus, Ryan a déjà fait la visite officielle avec ses parents histoire de voir les lieux avant d'y emménager - même s'il a l'air de se foutre royalement de cette maison. Passons. Mon esprit analyse nerveusement qui peut être l'auteur de la découverte de mes préférences sexuelles... "LINDON" Qui d'autre ? Qui d'autre aurait pu me dénoncer ? Saloperie !
Je monte les escaliers en quelques pas rapides, ignorant les plaintes de ma mère depuis mon apparition "fracassante"... Un peu trop bruyante à son goût j'imagine. J'ouvre la porte de ma chambre -ne masquant pas ma mauvaise humeur en balançant furieusement mon sac et ma veste sur mon lit, défait-...et souris en apercevant un morceau de papier clair épinglé hâtivement au mur. Ryan. Je saisis la feuille et me déchausse, entamant sa lecture. "Je suppose que tu liras ce mot ce soir, ou du moins après ta fête" Ow quelle fête. Un bon moment d'ennui jusqu'à ce que mes amis aient "juste" appris que j'étais gay, et que je le savais depuis deux ans environ... "... ou ta sortie entre potes, je sais plus =S Je risque de rentrer tard, d'après ma mère (problème d'eau dans la baraque ou quelque chose comme ça). Profite de ma non-présence :) Passe une bonne journée. Bises, Ryan."
Sympa... Super sympa. Je ne m'attendais pas à tant d'attention de la part de Ryan... ou peut-être que je me fais des films sur un simple mot. Je n'en sais rien et je m'en contrefous. Il aura tout de même réussi à me faire sourire malgré la situation dans laquelle je suis. Mais pour le "bonne journée", c'est foutu. Je me dirige furtivement vers mon ordinateur, toujours allumé. J'avoue que je me moque des économies d'énergie en ce qui concerne cet "outil" qui m'est indispensable.
Je tape machinalement l'adresse de ma page perso où peu de choses subsistent. 4 commentaires. Les trois premiers sont soit des pouffs me tournant constamment autour pendant les cours qui m'écrivent des conneries qu'elles n'imaginent pas une seconde -le fait que je sois gay y mettra fin, une chose de positive-, soit de la pub... Le dernier en revanche date de, voyons... 5 jours. Expéditeur : ryan-r. Ryan ? Comment a-t-il eu mon adresse avant qu'il ne vienne ? Ma mère n'est même pas au courant de son existence -je crois- donc j'imagine qu'elle n'y est pour rien... Bref. Lecture du message.
Hey ! C'est Ryan x) Je vais venir quelques jours chez toi avant de m'installer dans la maison que mes parents ont eu la bêtise d'acheter. Je l'ai pas encore vue à part en photos, ok c'est ma faute, j'ai refusé lorsqu'on me l'a proposé. Ca à l'air moins grand que ma maison actuelle mais mieux placé... J'espère que c'est sympa là-bas. J'ai lu quelques-uns de tes textes, j'aime vraiment, mais vraiment beaucoup ! Je crois qu'on devrait s'entendre sur ce point, je joue de la guitare et toi ? Tu te souviens de moi au fait ? Moi très bien. J'essayerai de pas trop te déranger une fois arrivé. Je te laisse, bises, Ryan.
Un sourire béat s'étire sur mes lèvres sans que je le sente naître. Il se souvenait de moi... Et de plus, c'est le virtuose de la guitare qui aime mes textes, rien que ça. Je clique sur son pseudo, décidé à répondre à son commentaire, même s'il partage ma chambre à l'heure actuelle donc je devrais plutôt lui en parler directement. Je tombe sur une page aux tons gris & blancs, relativement neutre. Première photo : Ryan, ou plutôt sa silhouette de dos, noir & blanc, une cigarette à la main et sa guitare dans le dos. Réussie. Très réussie. Fume-t-il ? Je m'empresserai de lui poser la question lorsqu'il rentrera. La photo me trouble. Nostalgique et contemporaine, simple et complexe...
C'est très, difficile d'expliquer toutes les sensations qu'elle m'apporte. Impressionant que je parle ainsi d'une photo. Je découvre petit à petit, au fil des articles de Ryan, un nouveau monde qui m'était alors étranger, la photographie. Je m'attarde sur ses plus récents articles, comportant des textes relativement longs... Ressemblant à des paroles de chansons... Je commence à lire...
Oh mon Dieu ! Ce type est un génie. Il...il joue avec les mots, les oppose, les assemble, les enchaîne... Il manie la langue avec une telle dextérité... C'est, époustouflant. Bluffant. Mélancolique et douloureux. Véritable. Funeste. Incroyable. Les picotements de mes yeux me rappellent à quel point ses mots m'ont touché. Ryan est un génie dans son malheur. Un artiste. Une âme perdue... Ainsi, c'est une chanson en hommage à son défunt père anciennement alcoolique qui m'aura ému comme jamais. Qui imaginerai à quel point Ryan se sentait mal il y a encore un mois ? Sûrement pas moi... Donc, l'homme qui partage la vie de sa mère serait son beau-père. J'ai comme l'impression de ressentir de plein fouet sa détresse et ne souhaite qu'une chose : l'aider. Je ne lui laisse pas de commentaire ou message. Il ignorera pour l'instant que j'ai lu ses écrits car je ne veux pas qu'il croit que je le prends en pitié à partir de cet instant. J'entends la porte s'ouvrir en bas, mais n'y prête pas attention, encore submergé par l'émotion. Je me connecte rapidement sur ma messagerie. Je n'aurai pas dû. A peine ouverte, un message s'ouvre automatiquement et une horrible photo avec : un montage me représentant aux côtés d'un autre gars, nus. Sales cons, merdeux, enflures, chieurs ! Plus aucun doute possible, l'adresse de l'expéditeur indique Lindon.
Des larmes de rage s'échappent de mes yeux que je ne prends pas la peine d'essuyer. Ils veulent jouer à ça. Je pourrais continuer leur jeu, mais le problème, c'est que j'ignore comment les blesser autant qu'il m'ont blessé. Une soudaine envie de crier ma colère transformée en frustration s'empare de moi. Tant pis, je hurle. Hurlement étouffé puisque je plaque un coussin contre ma bouche. Des clefs tombent au sol. Merde, Ryan est déjà là ! Il m'observe depuis l'autre bout de la pièce pendant que je n'ose plus esquisser un mouvement, honteux, les joues luisantes. Il est troublé. J'ai l'air d'un gamin mais je m'en fous. Tout se passe très vite. Ryan pose ses affaires et me rejoins très rapidement. Je ne saurais jamais assez le remercier pour la spontanéité avec laquelle il agissait. Une étreinte. Rien qu'une étreinte de sa part et je fonds à nouveaux en larmes sur ses épaules.
Il se passe de mots, seul son soutien compte. Physique comme moral. Je me laisse glisser le long de ses bras et nous nous retrouvons adossés au mur. Alors, doucement, au fil et à mesure que mes pleurs s'espacent, il entame les premières notes d'une mélodie. Une de ses compositions. Il ne connait pas la raison pour laquelle j'ai craqué mais à l'élégance de ne rien ajouter. Mes battements de coeur se calquent sur cette chanson, délicieusement mélancolique. "J'ignore quels sont les cons qui t'ont fait du mal, mais sache qu'à partir d'aujourd'hui, je serai là pour toi..." Un lien étroit s'est crée entre nous ce jour-ci, un lien qui ne se brisera jamais pour, au contraire, se renforcer et se consolider au fil des années. Merci Ryan.